Pour que les mères aient accès à un travail décent, nous devons reconnaitre et redistribuer le travail de soins non rémunéré

03.01.23

ONU New York, Commission du développement social (CSoCD61) -Dans notre déclaration écrite soumise en amont de la Commission de cette année, MMM souligne que la répartition inéquitable du travail non rémunéré de soins familiaux est la cause première de la "pénalité de la maternité". Cette dernière recouvre toutes les discriminations et tous les obstacles auxquels les femmes sont confrontées lorsqu'elles accèdent et participent au marché du travail en tant que mères.

Voici le texte intégral de notre déclaration, Mères et travail décent.

Les statistiques montrent que les femmes sont plus souvent victimes de discriminations dans le monde du travail que les hommes. Ces inégalités sont accrues lorsque les femmes sont des mères. En effet, elles restent la principale responsable des tâches domestiques et des soins non rémunérés. Dès lors, les mères doivent jongler entre vie familiale et travail rémunéré, payant trop souvent le prix pour assumer ces rôles multiples.

Actuellement, quelle est la situation des mères dans le monde du travail?

  • Discrimination dans l’accès au marché du travail, les promotions et développement de carrière
  • Plus de contrats précaires, plus de travail à temps partiel par rapport aux autres groupes de personnes
  • Emplois dans des secteurs à faible valeur ajoutée (nettoyage, restauration, travaux de production manuelle etc…)
  • Un salaire plus faible pour un travail de valeur ou à compétences égales – ainsi, en France par exemple, alors que la différence de salaire entre les hommes et les femmes sans enfant est estimée à 0,4 %, la différence de salaire entre un homme et une femme ayant au moins un enfant grimpe à 12,4 % ; bien que variable dans ses proportions, ce schéma peut être observé dans tous les pays européens
  • Taux élevé de travail informel et donc absence de couverture sociale.

Quels sont les obstacles spécifiques à la grossesse,  la garde des enfants et au travail domestique ?

  • Une part disproportionnée du travail de soins familiaux non rémunérés (au niveau mondial, plus de 76 % du travail domestique non rémunéré est effectué par les femmes), qui est à l’origine des inégalités entre les sexes
  • Le manque de structures d’accueil pour les jeunes enfants et/ou leur coût, qui constituent un obstacle à l’emploi
  • La nécessité de réduire les heures de travail rémunéré pour assurer la garde des enfants et les besoins de la scolarité
  • Manque d’éducation et de compétences professionnelles à la suite d’un abandon scolaire précoce dû à des grossesses précoces.

Ces défis professionnels, l’impossibilité d’obtenir un salaire correct et la nécessité de concilier vie familiale et vie professionnelle sont particulièrement aigus pour les mères célibataires – une situation de plus en plus fréquente, pour diverses raisons : départ du partenaire en raison d’un conflit ou de la nécessité de trouver un emploi dans une autre région ou un autre pays, veuvage, etc.) Dans le ghetto de Kibera au Kenya – Afrique de l’Est, par exemple, 60% des mères interrogées ont déclaré ne plus avoir de partenaire à la maison.

La pandémie de Covid-19 a aggravé la « pénalité de la maternité » sur le marché du travail, et a jeté de nombreuses personnes hors de ce marché, les plaçant dans une situation de pauvreté. De nombreuses mères ont été contraintes de quitter leur emploi après avoir dû faire face à la fermeture d’écoles et de structures d’accueil pour enfants. Le ralentissement de l’économie mondiale a également entraîné une perte d’emplois où les femmes sont surreprésentées (nettoyage, hôtellerie et restauration, et dans une moindre mesure, industrie manufacturière).

Le Covid-19 a aussi agrandi le fossé entre les économies avancées – qui ont bénéficié de politiques de soutien public généreuses, et où les gens pouvaient être vaccinés – et les pays en développement.

En outre, les récents conflits et les crises économiques et environnementales actuelles ont augmenté le coût de la vie pour les familles et réduit l’accès aux produits de première nécessité, entraînant une augmentation générale des niveaux de pauvreté. L’accès à un second salaire décent au sein du foyer est devenu de plus en plus nécessaire – compte tenu également de la précarité croissante de l’emploi.

Reconnaitre le travail de soins non rémunéré

Pour réduire les inégalités, en particulier les inégalités entre les sexes, il faut résoudre la question de la répartition inéquitable du travail non rémunéré de prise en charge des membres dépendants de la famille, à commencer par les enfants. Réduire les inégalités, c’est reconnaître le travail non rémunéré de soins aux familles comme un travail à part entière, un travail essentiel au fonctionnement de l’économie et de la société.

L’OIT a reconnu le travail de soins non rémunéré comme un travail qui devrait être mesuré dans le cadre des statistiques du travail. Sa mesure fait partie du programme de développement 2030 de l’ONU, cible 5.4. À ce jour, de nombreux États doivent encore mener les enquêtes nécessaires sur l’emploi du temps et intégrer cet indicateur dans leurs statistiques.

Reconnaître la valeur et la nature essentielle du travail de soins non rémunéré, et le présenter comme une responsabilité collective, favorisera la mise en œuvre de politiques de soutien, d’investissements publics appropriés et de mesures de compensation pour ceux qui doivent le faire.

Redistribuer le travail de soins non rémunéré

Dans le monde entier, la grande majorité du travail de soins non rémunéré repose sur les épaules des mères. Reconnaître ce travail peut soutenir le droit des mères à faire des choix de vie et à réaliser leurs aspirations personnelles – choisir de s’éloigner du marché du travail pour rester à la maison et s’occuper de leurs enfants, ou travailler à temps plein ou à temps partiel comme elles le souhaitent.

Pour atteindre cet objectif, un partage plus équitable des responsabilités en matière de soins est essentiel, non seulement entre les hommes et les femmes, mais aussi dans la société toute entière :

  • Le travail de soins non rémunéré doit d’abord être réparti plus équitablement au sein de la famille, entre les hommes et les femmes : en particulier, les pères doivent être sensibilisés à leur rôle et engagés à assumer une partie des responsabilités de soins et des tâches domestiques à la maison. Les États peuvent mettre en place des politiques d’information et d’incitation. Ceci doit bien sûr se faire à un rythme adapté à chaque pays et à sa culture.
  • Les gouvernements ont un rôle clé à jouer : outre une politique sociale de soutien, ils doivent, à tous les niveaux, investir dans des infrastructures et des services publics appropriés qui réduisent le temps nécessaire à l’accomplissement des tâches domestiques et de soins, ce qui peut contribuer à l’autonomisation des femmes : eau, électricité, énergie, télécommunications, mais aussi formation tout au long de la vie, garde d’enfants, transports, services de santé, etc.
  • Le secteur privé est également une partie prenante essentielle et les entreprises doivent assumer leur part de responsabilité : elles doivent élaborer et mettre en œuvre des politiques qui soutiennent les travailleurs ayant des responsabilités familiales, en particulier les mères à leur retour de congé de maternité. En outre, elles doivent soutenir des conditions de travail flexibles compatibles avec la garde des enfants et la vie de famille, c’est-à-dire des horaires de travail flexibles, le travail à temps partiel volontaire, des pauses pour l’allaitement, des formations progressives ou des parcours professionnels adaptés. Les entreprises privées elles-mêmes voient de plus en plus les avantages de telles politiques, également d’un point de vue commercial : rétention et motivation des employés, augmentation de la productivité, etc. Un nombre croissant d’organisations reconnaissent également que le temps que les parents prennent sur leur temps de travail pour s’occuper de leurs enfants n’est pas perdu, mais qu’il les aide à développer des compétences, notamment des compétences non techniques, qui sont également très utiles au travail.

Protection Sociale Universelle

Un socle de protection sociale indépendant de l’emploi est essentiel pour réduire l’inégalité entre les sexes et la pauvreté, et pour donner aux femmes un niveau minimum de sécurité afin qu’elles puissent organiser leur activité professionnelle en même temps que leur rôle de mère..

La protection sociale, à commencer par la protection de la maternité, doit notamment bénéficier aux femmes tant pendant la grossesse que lorsqu’elles élèvent leurs enfants. Elle peut prendre la forme d’allocations ou de services mis à la disposition des mères.

Améliorer les solutions de garde d’enfants

Pour toutes les mères du monde, l’un des principaux obstacles à l’accès à un travail décent ou à une formation/un enseignement supérieur est le manque de solutions de garde d’enfants de qualité, abordables et pratiques – garde de jour pour les jeunes enfants et garde après l’école pour les enfants plus âgés.

Afin de soutenir l’autonomisation des femmes, il est donc nécessaire de :

  • Développer une offre de garde diversifiée et accessible (permettant aux familles de choisir entre crèches, nounous, garde partagée, etc.)
  • Permettre aux parents de s’occuper eux-mêmes de leurs enfants par la création d’allocations de garde d’enfants, accessibles tant aux pères qu’aux mères.
  • Adapter les frais de garde d’enfants aux revenus du ménage – Les États devraient envisager de rendre la garde d’enfants totalement gratuite pour les mères les plus pauvres, notamment les mères célibataires.

Promouvoir l’apprentissage toute au long de la vie

La grossesse et la garde des enfants ont des conséquences pour les mères en termes de compétences qu’elles développent, de qualité et de type d’emplois qu’elles peuvent occuper, et d’évolution de carrière.

En effet, dans de nombreux pays à revenu faible ou intermédiaire, l’âge de la première grossesse entraîne une déscolarisation de la jeune fille qui ne peut poursuivre ses études et acquérir des compétences professionnelles avancées. Selon la Division de la population du DAES de l’ONU, chaque année, plus de 21 millions de jeunes femmes dans le monde tombent enceintes entre 15 et 18 ans, et 777 000 donnent naissance à un enfant avant l’âge de 15 ans, ce qui entraîne une déscolarisation immédiate, alors qu’elles avaient la possibilité d’être encore scolarisées. Cela les confine à des emplois futurs mal payés, souvent informels, et qui ne correspondent pas à leurs aspirations.

D’autre part, certaines mères accepteront des emplois avec moins de responsabilités et des heures de travail réduites afin de répondre aux exigences de la vie familiale et des responsabilités de soins. Ces mères doivent avoir la possibilité de rebondir lorsqu’elles en ont l’occasion. Cela passe par l’accès à la formation professionnelle des adultes, et à des systèmes d’apprentissage tout au long de la vie, qui peuvent être organisés dans des structures spécifiques telles que les universités ou les associations, ou au sein même des entreprises.

Soutenir l’entreprenariat féminin

L’une des solutions qui permet à une mère de famille de concilier contraintes familiales et vie professionnelle est de devenir entrepreneuse, d’où le phénomène des « mompreneurs ». Créer sa propre entreprise permet aux femmes de contrôler leur temps de travail et leur organisation. Cela est vrai tant dans les pays développés que dans les pays en développement. À l’échelle mondiale, le pays qui compte le plus d’entreprises dirigées par des femmes est l’Ouganda. Dans un pays comme la France, en 2018, 56% des microentreprises ont été créées par des femmes. L’entrepreneuriat féminin contribue donc à l’autonomisation des mères, à l’égalité des sexes et à la création d’emplois.

A Kibera, par exemple, 28% des mères interrogées souhaitent créer leur propre entreprise. Le principal obstacle est le manque de capital initial pour investir dans l’équipement nécessaire. Elles ont également exprimé le besoin d’être accompagnées au départ par un mentor ou une structure de soutien.

Recommendations de MMM

Soutenir les mères, c’est soutenir les enfants et les générations futures. C’est une responsabilité fondamentale des Etats. Mais c’est aussi soutenir toute une dynamique de femmes motivées pour travailler et participer au développement économique et social de leur pays. 

Afin de permettre aux mères d’accéder à des emplois décents répondant à leurs aspirations, de réduire la pénalité de la maternité et la pauvreté maternelle, et plus globalement de progresser en matière d’égalité des sexes, Make Mothers Matter appelle les gouvernements à :

  • Promouvoir une répartition plus équitable du travail de soins non rémunéré au sein des familles, par le biais de :
    – Des campagnes d’information nationales, soutenues par les gouvernements, pour promouvoir le partage des tâches domestiques et des soins entre les hommes et les femmes.
    – Soutien aux associations de terrain qui promeuvent ces messages
  • Reconnaître le travail de soins non rémunéré comme un travail, une contribution indispensable à l’économie et à la société d’un pays, qui, comme toute autre activité économique, doit être mesurée et apparaître dans les statistiques du travail.
  • Fournir une couverture sociale de base universelle à toutes les mères, au moins à partir du moment de la grossesse et aussi longtemps que les enfants sont à charge. Cette couverture devrait notamment comprendre un congé de maternité rémunéré suffisant pour qu’un enfant de quelques mois ne soit pas séparé de sa mère si l’une ou l’autre n’est pas prête.
  • Développer et financer des systèmes de garde d’enfants abordables et de qualité qui permettent aux familles de choisir parmi différentes options de garde d’enfants celles qui leur conviennent le mieux.
  • Mettre en place des programmes de formation professionnelle tout au long de la vie pour les femmes, en particulier les mères. Cela peut se faire par le biais d’une aide aux associations de base qui organisent ces formations ou par le développement de structures d’apprentissage publiques, ainsi que par un soutien financier ou des bourses pour permettre aux femmes de s’inscrire à ces cours
  • Soutenir l’entreprenariat féminin à travers :
    – des formations à la création et à la gestion d’entreprise
    – des structures d’appui aux femmes créatrices d’entreprises
    – des crédits et micro-crédits pour lancer leur activité
    – des outils de communication et des systèmes de parrainage pour développer leur activité

Déclaration de MMM à télécharger (avec la bibliographie)

Cette déclaration a été soutenue par l’Association internationale de présentation, la Fondation Red Dot, le Rozaria Memorial Trust (Zimbabwe), Soroptimist International, Soroptimist International Great Britain and Ireland, Women’s Federation For World Peace International.

La 61ème session de la Commission Sociale des Nations Unies se tiendra du 6 au 15 Février 2023 à l’ONU de New York. Son principal thème est  ‘Créer le plein emploi productif et un travail décent pour tous comme moyen de surmonter les inégalités afin d’accélérer la reprise après la pandémie de COVID-19 et la pleine mise en œuvre de l’Agenda 2030 pour le développement durable’.

All pictures © Marcel Crozet – ILO

 

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