11.09.26
Soutenir les parents qui choisissent de s’occuper de leurs enfants à la maison n’est pas, en soi, une mauvaise chose. La question est de savoir quel type de politique familiale nous mettons en place autour de ce choix — et si le fait de privilégier une certaine manière d’organiser la vie familiale se fait au détriment de l’indépendance économique des femmes, de l’accès d’autres familles aux structures d’accueil pour les enfants, et d’une reconnaissance plus large du fait que la prise en charge des enfants relève d’une responsabilité collective.
👉Voilà la réponse de MMM au @TheNewYorkTimes, qui a révélé le plan de l'administration Trump de rémunérer les mères aux foyer en utilisant des fonds initialement destiné à soutenir celles qui travaillent.
Par Ariane de Liedekerke, responsable du réseaux et de la communauté de membres à Make Mothers Matter (MMM)
Même si la proposition de l’administration Trump visant à apporter un soutien aux parents au foyer peut sembler séduisante, elle n’est rien d’autre qu’un piège pour les mères, et pour la société dans son ensemble.
Un piège dans lequel les femmes pourraient être attirées par une aide d’environ 9 000 dollars par enfant et par an, au profit d’un modèle familial traditionnel et uniformisé. Un piège conçu pour faire croire qu’il n’existe qu’une seule et unique bonne façon d’être parent, pour priver les parents seuls des aides sociales indispensables, pour maintenir les femmes dans des mariages violents ou pour maintenir les mères en dehors du marché du trava
Il est judicieux de cibler les deux parents avec cette mesure. Mais celle-ci réduit les femmes à leur rôle de mère. En effet, selon les données du Pew Research Center, aux États-Unis, les mères représentent 82 % de l’ensemble des parents au foyer. Ainsi, bien qu’elle soit censée s’adresser aux deux parents, cette mesure risque d’enfoncer davantage les mères dans leurs obligations familiales et de les éloigner encore plus des autres aspects de leur vie.
Comme tout piège, cette mesure est manipulatrice. Elle repose sur une hypothèse qu’elle contribue à renforcer : celle selon laquelle les enfants ne s’épanouissent que lorsqu’ils sont avec leur mère. Or, les enfants s’épanouissent lorsqu’ils reçoivent l’attention, la stimulation et le soutien dont ils ont besoin — et cela peut prendre de nombreuses formes. Les travaux du lauréat du prix Nobel James Heckman démontrent l’importance d’investir dans un développement de la petite enfance de haute qualité, notamment par un soutien aux enfants et à leurs familles.
Et bien que, à MMM, nous soyons conscients de l’importance du lien mère-enfant, en particulier pendant la petite enfance, nous savons également à quel point il est pesant d’être réduite à son rôle de mère, et que la diversité des modes de garde d’enfants fait partie de ce qui libère les femmes de cette réduction. La garde des enfants ne peut pas être la responsabilité exclusive de la mère : elle doit également être partagée par les pères, les coparents et la société.
Cette proposition soulève de sérieuses questions :
Tout d’abord, elle puise dans un budget destiné à aider les familles actives à accéder à des services de garde d’enfants. En orientant l’aide vers les parents au foyer plutôt que vers les parents qui travaillent et qui ont besoin de services de garde, cette mesure risque d’empêcher les mères d’assurer leur indépendance financière et de poursuivre leur de carrière, ou de se construire une vie en dehors du foyer. Elle risque également de plonger les mères et les familles, en particulier les familles monoparentales dirigées par une mère, dans la pauvreté.
La proposition d’une allocation annuelle masque le coût réel d’une interruption de carrière : perte de revenus, perte de cotisations de retraite, stagnation de la progression de carrière et difficulté à réintégrer le marché du travail des années plus tard. Ce coût ne disparaît pas : il est simplement et discrètement répercuté sur les femmes.
Deuxièmement, elle est réservée aux couples mariés. Si elle était adoptée, cette mesure renforcerait considérablement les disparités entre les familles : elle donnerait à un type de famille les moyens de s’épanouir tout en privant toutes les autres du soutien dont toutes les familles ont besoin pour s’en sortir — créant ainsi l’illusion que le premier type de famille réussit tandis que les autres sont à la peine. Elle met en danger les familles qui ne correspondent pas au modèle du couple hétérosexuel marié, en particulier les familles monoparentales dirigées par une mère, et risque de nuire à la cohésion sociale. Les familles composées de couples hétérosexuels mariés existent et restent une norme sociale dans de nombreuses régions du monde — mais les considérer comme la seule forme que peuvent prendre, ou devraient prendre, les familles est une illusion.
La manière dont une femme devient mère n’est pas seulement une question d’intention — c’est aussi, pour l’essentiel et en réalité, une question liée à la situation dans laquelle elle naît et à la vie qui se déroule ensuite : où elle naît, où elle vit, de quelles ressources elle dispose, avec qui elle partage sa vie, comment elle est devenue mère et, surtout, qui est le père ou le coparent — présent ou absent, serein, toxique ou violent. La vie est complexe. Le statut « mariée » ne correspond pas toujours à la case que l’on peut cocher.
Et cette complexité n’est pas vécue de la même manière par toutes. Selon les données du Center for American Progress, la monoparentalité est nettement plus fréquente chez les mères noires et hispaniques : en 2023, 47 % des mères noires et 25 % des mères hispaniques étaient des mères célibataires, contre 21 % de l’ensemble des mères. Ces mères sont déjà confrontées à une plus grande précarité économique. Une politique qui privilégie les couples mariés risque donc d’aggraver les inégalités existantes pour les mères issues de minorités raciales et ethniques.
Troisièmement, en plafonnant le montant annuel versé, l’État se décharge sur les citoyennes – ou devrions-nous dire les mères – de sa responsabilité de fournir des infrastructures adéquates pour la vie familiale, avec pour objectif clair d’assurer des services de garde de qualité aux parents qui travaillent. Cette politique s’inscrit dans ce contre quoi lutte MMM : considérer la maternité comme une question privée, alors qu’il s’agit en réalité d’une question de société.
A MMM, nous voulons que les mères soient soutenues. Une bonne politique familiale élargit les opportunités. Elle ne les restreint pas. Elle reconnaît la valeur du care — y compris les soins essentiels, souvent non rémunérés, prodigués au sein des familles — et reconnaît que ce travail de care profite non seulement à chaque famille, mais aussi à la société dans son ensemble. Elle aide les parents à concilier vie professionnelle et vie familiale. Elle investit dans des structures d’accueil pour enfants qui sont abordables et de qualité. Elle permet aux deux parents de prendre le temps de s’occuper de leurs enfants et encourage les pères et les coparents à assumer pleinement leur part des responsabilités parentales. Elle protège les droits à la retraite et l’évolution de carrière de ceux qui s’occupent des enfants.
Et surtout, une bonne politique familiale reconnaît la valeur des soins sans que les femmes aient à en payer le prix au détriment de leur indépendance économique.
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