17.09.26
France - Le rapport publié le 9 septembre par le Haut Conseil à l'Égalité, Du plancher collant au plafond de mère, pose enfin des chiffres précis sur ce que les mères vivent depuis toujours : autour de la naissance d'un enfant, le revenu salarial des mères chute d'environ 40%.
Par Afaf Abounouadar, Directrice executive de MMM
Le rapport constitue une avancée importante : il permet de rendre visible et de mesurer le coût économique de la maternité, un sujet que Make Mothers Matter porte depuis très longtemps dans son plaidoyer et auquel nous avons contribué dans le cadre de ce travail.
Les effets de la maternité se prolongent ensuite tout au long des carrières, sur les salaires, les promotions et les trajectoires professionnelles, sur les retraites et, en cas de séparation, sur le niveau de vie.
C’est ce que l’on appelle la « pénalité maternelle ».
Mais le rapport montre surtout qu’elle ne naît pas dans l’entreprise. Elle se construit bien avant, dans la manière dont notre société organise la parentalité et, plus largement, le care.
Lorsqu’un enfant naît, des milliers d’heures de travail, non rémunérées, deviennent nécessaires : prendre soin, nourrir, éduquer, accompagner, organiser, anticiper, gérer les rendez-vous, les maladies, les gardes, l’école, les activités, les imprévus. C’est ce travail dit “reproductif” qui permet aux enfants de grandir et aux familles et aux sociétés de fonctionner dans la durée. Il reste pourtant traité comme une affaire privée. Et lorsqu’une activité est considérée comme privée, son coût disparaît du regard collectif : il est absorbé par les familles, et au sein des familles, encore principalement par les mères.
Les chiffres du HCE le montrent très concrètement. Dans les familles avec de jeunes enfants vivant avec leurs deux parents, les mères passent en moyenne 23 heures par semaine seules avec leurs enfants, soit environ quatre fois plus que les pères. Parmi les personnes ayant une responsabilité parentale, 63 % des femmes déclarent une charge mentale élevée, contre 41 % des hommes.
Ce temps a un coût. Il se traduit par du temps partiel subi, des interruptions de carrière, une moindre disponibilité professionnelle, mais aussi par moins de temps pour se former, développer son réseau, prendre des responsabilités ou simplement récupérer. Et le coût financier pour les mères est très concret au moment de la retraite: selon le rapport, la pension moyenne des femmes reste inférieure de 37,5 % à celle des hommes. Il a aussi un coût sur la santé mentale des mères, que le rapport documente longuement.
Ses causes profondes sont à chercher dans les normes sociales et les stéréotypes de genre, et la croyance transmise bien avant qu’un couple n’ait d’enfant, dès l’enfance, que le travail domestique et d’éducation des enfants revient naturellement aux mères.
Une partie de la réponse est immédiate, et elle se joue dans le couple : les pères doivent assumer pleinement leur part du travail domestique et parental.
Mais faire de l’égalité une simple affaire de partage des tâches entre deux individus serait insuffisant et réducteur.
Le care ne concerne pas seulement les parents.
Il concerne les entreprises qui décident des horaires, de la flexibilité et des parcours professionnels. Il concerne les pouvoirs publics qui organisent les congés, la garde des jeunes enfants et la protection sociale. Il concerne l’école, les collectivités, les services publics et notre manière collective d’organiser le temps.
Une partie du problème tient aussi à la manière dont nous mesurons ce qui compte. Le travail domestique et parental représenterait, selon les estimations, jusqu’à un tiers du produit intérieur brut, et il n’apparaît dans aucun indicateur économique courant. Ce qui n’est pas compté finit rarement par être traité comme un travail. C’est tout l’intérêt de la proposition du rapport de mesurer un « dividende économique de l’égalité parentale » : les gains pour l’emploi, les entreprises, les finances publiques et la cohésion sociale que produirait une réduction durable de la pénalité maternelle. La question n’est plus seulement combien coûtent les politiques familiales mais combien coûte, à la collectivité tout entière, le fait de laisser cette charge reposer sur les seules mères.
L’une des propositions essentielles du rapport consiste à faire de la parentalité une responsabilité collective, une idée que Make Mothers Matter porte déjà au niveau international à l’ONU et à l’Union européenne: nous pensons qu’il faut aller au bout de cette idée. Les économistes féministes la résument depuis longtemps en trois mots (les 3 R) : reconnaître, réduire, redistribuer.
Reconnaître, c’est déjà ce que fait le rapport en proposant de chiffrer ce dividende. Réduire, c’est alléger le volume de travail que les familles doivent absorber, par des services publics et des modes de garde accessibles à tous et qui ne dépendent plus de la chance ou d’un entourage disponible. Redistribuer, c’est mieux répartir les responsabilités et les coûts de ce travail entre les femmes et les hommes, mais aussi entre les familles, les employeurs et l’État.
Depuis des années, on demande aux femmes de mieux « concilier » travail et famille. Or la conciliation a ses limites lorsqu’un côté de l’équation reste organisé comme si le care n’existait pas. Il ne s’agit donc plus seulement d’aider les mères à mieux s’adapter au monde du travail. Il faut aussi adapter le monde du travail et nos politiques publiques à la réalité du care.
Avec ce rapport sur le “plafond de mère”, le HCE reconnait enfin la maternité comme une cause de discrimination spécifique qui est au coeur des inégalités hommes/femmes. Ce plafond ne disparaîtra pas uniquement grâce à de meilleures politiques d’égalité professionnelle. Il tombera lorsque nous cesserons de considérer le care comme une affaire privée des familles, et dans les faits, des mères, pour en faire une responsabilité réellement partagée entre les femmes et les hommes, mais aussi par toute la société: familles, entreprises et pouvoirs publics doivent chacun assumer leur part.
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