Éradiquer la pauvreté au-delà de la croissance : le point de vue de MMM sur la nouvelle feuille de route des Nations unies

04.05.26

ONU Genève – En April, MMM A été invitée a participer à la cérémonie de lancement du haut niveau de "la Feuille de route pour éradication de la pauvreté au-delà de la croissance" élaborée par le Rapporteur Spécial des Nations Unies Olivier de Schutter.

Présentée au siège de l’Organisation internationale du travail (OIT) à Genève, cette feuille de route, qui constitue le rapport final d’Olivier de Schutter en tant que Rapporteur Spécial sur l’extrème pauvreté et les Droits de l’Homme, interroge les idées reçues, vieilles de plusieurs décennies, selon lesquelles la croissance économique serait la solution principale face à la pauvreté : il soutient que le modèle actuel, centré sur la croissance, n’a pas réussi à générer une prospérité inclusive, mais a au contraire concentré la richesse entre les mains des élites, sapé la démocratie, exploité les ressources naturelles et la main-d’œuvre – y compris le travail de soins non rémunéré des femmes – et accéléré l’effondrement écologique. Selon le Rapporteur spécial, la poursuite de la croissance du PIB aggrave souvent les inégalités, affaiblit la protection des travailleurs et détourne les priorités politiques du bien-être humain.

Contenu de la feuille de route

Élaborée avec la contribution de plus de 400 experts et organisations du monde entier, dont MMM, cette feuille de route propose une transition vers une “économie des Droits de l’Homme”, une approche économique qui place les droits humains, les personnes et la planète au cœur des décisions économiques, plutôt que de donner la priorité aux profits des entreprises ou à la croissance du PIB. Il s’agit d’une approche similaire au concept que MMM promeut depuis de nombreuses années en tant que membre de la  « wellbeing economy » Alliance, où les obligations en matière de droits humains servent à orienter l’élaboration des politiques. Un tel nouveau système économique vise à mieux valoriser ce qui compte, notamment les soins.

La feuille de route s’articule autour de cinq axes principaux:

  • transformer les systèmes économiques
  • Repenser les marchés du travail et valoriser le travail de soins
  • garantir une protection sociale universelle et l’accès aux services essentiels
  • gérer le climat et les ressources de façon durable
  • réformer le commerce mondial, les marchés financiers et les structures de la dette

Un sixième pilier transversal insiste sur la planification démocratique et la gouvernance participative afin de garantir la légitimité et la responsabilité.

Il souligne que la pauvreté n’est pas le fruit du hasard, mais qu’elle est générée et perpétuée par des choix concernant l’organisation de la production, la répartition des ressources, la valorisation des soins et la structure du pouvoir. L’éradication de la pauvreté passe donc par une transformation structurelle, et non par de simples ajustements redistributifs une fois la croissance acquise.

Tout en reconnaissant que les pays à faible revenu peuvent encore avoir besoin d’une certaine croissance pour développer leurs infrastructures et leurs services, la feuille de route insiste sur le fait que cette croissance doit être inclusive, durable et axée sur les besoins locaux plutôt que tirée par les exportations ; il s’agit d’un projet décolonial. Les pays à revenu élevé, qui ont le plus contribué aux dommages écologiques et aux inégalités, ont une responsabilité accrue en matière de réduction de la consommation, d’annulation des dettes insoutenables et de soutien aux pays les plus pauvres.

Enfin, la Feuille de route préconise également l’adoption de nouveaux indicateurs, au-delà du PIB, pour mesurer le bien-être, les inégalités et la santé écologique – un appel qui fait écho aux travaux du Groupe d’experts de haut niveau des Nations Unies sur les indicateurs au-delà du PIB, créé par le Secrétaire général de l’ONU afin de fournir un cadre conceptuel pour ces indicateurs, et dont le rapport final est attendu en mai.

Notre avis

MMM se félicite de l’importance accordée par la Feuille de route aux soins, qui sont présentés comme une infrastructure économique fondamentale, ce qui la rend particulièrement pertinente pour les mères : « Le travail de soins et la reproduction sociale sont essentiels tant à la vie économique qu’à l’éradication de la pauvreté. Les États doivent renforcer une organisation sociale équitable des soins en reconnaissant, en réduisant et en redistribuant le travail de soins non rémunéré, en récompensant ceux (principalement des femmes) qui l’effectuent et en garantissant une représentation adéquate des travailleurs du secteur des soins ; en assurant des conditions de travail décentes, une rémunération équitable et une protection sociale pour les travailleurs du secteur des soins rémunérés ; et en investissant dans des systèmes de soins universels, de haute qualité et accessibles. Réorienter les priorités économiques vers les soins, la cohésion sociale et le bien-être collectif renforce la résilience, réduit les inégalités de genre et les inégalités sociales, et s’attaque aux facteurs structurels de la pauvreté.»

Nous saluons également l’accent mis sur la prévention : la feuille de route indique clairement que l’éradication de la pauvreté intergénérationnelle passe par des investissements dans le développement de la petite enfance, la santé, l’éducation, les services de soins et la protection sociale – une recommandation qui correspond tout à fait à nos priorités.

Le rapport présente une série de propositions politiques, dont bon nombre s’appuient sur les recommandations de MMM. Parmi celles-ci, on peut notamment citer :

  • les investissements dans les infrastructures et les services de soins, ou dans le système de soins, « afin de refonder les soins en tant que bien public et droit humain », et la reconnaissance du fait que les soins doivent relever de la responsabilité collective
  • une protection sociale universelle, afin que les mères et les autres aidants non rémunérés, ainsi que les travailleurs du secteur informel, puissent bénéficier d’un niveau minimum de protection sociale, qui est généralement lié à l’emploi formel
  • un revenu universel de soins, destiné à « récompenser les contributions actives à la reproduction sociale et écologique », et un revenu minimum garanti afin de permettre aux aidants non rémunérés et aux personnes dont ils s’occupent de vivre dans des conditions décentes
  • des services publics universels de base destinés à répondre aux besoins fondamentaux, notamment l’eau et l’assainissement, les soins de santé, les services d’aide à la personne, l’éducation, l’énergie, les transports, l’accès à Internet et les communications
  • la réduction du temps de travail afin que chacun dispose de plus de temps pour s’occuper des autres, y compris pour prendre soin de soi
  • une allocation familiale universelle visant à reconnaître que les responsabilités liées à la garde des enfants doivent être partagées collectivement et que chaque enfant a droit à un départ équitable dans la vie

« Les services de base universels et une protection sociale solide ne constituent donc pas un fardeau pour une économie par ailleurs productive ; ils en constituent le fondement — l’infrastructure collective grâce à laquelle les sociétés se perpétuent, prennent soin de leurs membres et créent les conditions permettant à chacun de s’épanouir véritablement. » Paragraphe 212, version préliminaire de la feuille de route

La voie à suivre

Pour Olivier de Schutter, aller « au-delà de la croissance » n’est pas synonyme d’anti-développement, mais constitue une condition nécessaire à la réalisation authentique et durable des droits de l’homme. Il exhorte la communauté internationale à ancrer ces principes dans les futurs objectifs mondiaux de développement pour l’après-2030, avertissant que sans une remise en question des hypothèses économiques fondamentales, l’éradication de la pauvreté restera un objectif hors d’atteinte. L’économie des droits de l’homme offre un cadre juridiquement fondé et universellement applicable pour rendre ce changement possible.

La feuille de route sera présentée lors de la session de juin du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, mais le travail ne s’arrêtera pas là : Olivier continuera à œuvrer pour faire avancer cette feuille de route et à en suivre la mise en œuvre par le biais de sa nouvelle initiative, New Economies for Eradicating Poverty Beyond Growth (NEEP).

Chez MMM, nous sommes fières de participer à cette aventure importante et nous continuerons à soutenir Olivier et son équipe dans cette nouvelle initiative.

Une version préliminaire de la feuille de route est disponible sur le site NEEP.

 

A voir aussi  La Contribution initiale de MMM à la Feuille de Route

 

 

Articles les plus lus

L’Europe doit écouter les mères : présentation des résultats de notre enquête au Parlement européen

28.08.25

Le 22 septembre 2025, les voix des mères seront à l'honneur à Bruxelles. Pour la première fois, Make Mothers Matter (MMM) présentera les résultats de son enquête sur l'Etat de

Lire plus

Les mères : le chaînon manquant des discussions sur les droits de l’enfant ?

01.08.25

ONU New York – A la suite de la journée annuelle 2025 du Conseil des Droits de l'Homme consacrée aux enfants– qui était centrée sur le Développement de la petite

Lire plus

Les soins non rémunérés au cœur du système : Un catalyseur pour la réalisation des ODDs

06.07.25

ONU New York – Inscrivez-vous dès maintenant pour participer en ligne à notre événement parallèle du Forum politique de haut niveau.

Lire plus
Voir tous les articlesde la catégorie

L’actualité de MMM et de son réseau

Éradiquer la pauvreté au-delà de la croissance : le point de vue de MMM sur la nouvelle feuille de route des Nations unies

04.05.26

ONU Genève – En April, MMM A été invitée a participer à la cérémonie de lancement du haut niveau de "la Feuille de route pour éradication de la pauvreté au-delà de la croissance" élaborée par le R

Lire plus

Reconquérir son temps : MMM à la Journée du travail flexible 2026

07.04.26

Par Angela Garcia Romero, Directrice Projets, Make Mothers Matter Lors de la deuxième édition du Sloworking Day à Vimercate, en Italie, j’ai eu l’opportunité de présenter les travaux de Make Mothers Ma

Lire plus

Violence invisible : pourquoi faut-il reconnaître le rôle des mères dans la lutte contre les violences sexistes

25.03.26

ONU Genève – La violence à l'égard des femmes est largement reconnue. Pourtant, les formes spécifiques de violence liées à la maternité restent largement méconnues. S'appuyant sur des témoignages rec

Lire plus

Le congé parental : un impératif mondial pour la parité homme femme et la prospérité économique

25.03.26

ONU New York – Lors de l'événement de MMM organisé en marge de la70ème UN Commission des Nations Unies sur le statut des Femmes, Les experts et les décideurs politiques se sont accordés pour affirmer qu

Lire plus

Reconnaître le travail de soin
La pertinence des compétences parentales dans l’Initiative européenne sur la transférabilité des compétences

16.03.26

  Make Mothers Matter (MMM) a répondu à la  Consultation publique sur la prochaine Initiative de la Commission européenne sur la transférabilité des compétences. Nous avons soumis un document exposa

Lire plus

Une réalité cachée à la vue de tous : la crise de santé mentale des jeunes mères en Europe

14.03.26

ONU Genève – la contribution de MMM à l'appel à contribution du HCDH sur l'impact des problèmes de santé mentale sur la pleine jouissance des droits humains par les jeunes souligne une question essentiel

Lire plus